mardi 17 février 2009
La chute
Je me penche par la fenêtre et je tombe. Douze étages, c'est
rien, cela me laisse le temps d'apprendre à voler. J’attrape quelques pigeons affolés pour m’accompagner. Quand je serai mort, ils emporteront mon âme et la disperseront en particules de fientes blanches.
Dans la chute, les rencontres sont rares et les personnes croisées sont trop absorbées à rédiger leur testament pour prendre le temps de
vous saluer. La vielle du 15éme me bouscule et passe toute recroquevillée sur ses souvenirs. J’aurai voulu lui hurler que la vie va recommencer mais ma bouche soudée d’extase refuse les mots. Un petit signe de ma main accompagne mamie dans sa descente vers le point fixe où se réunissent les ombres. La fille mère du 8 ème a jeté son nourrisson à l’unisson de nos chutes. Je lui en suis gré, j’aime la compagnie des enfants lorsqu’ils n’ont rien à attendre de notre pitié. Ses yeux noirs n’ont pas de nom et ont déserté les certitudes. Sa
tristesse est une épidémie qui me gâche mon plaisir, d’un coup de pied, je l’écarte. Ses rebonds maladroits sur les jardinières de balcon me rappellent un chien qui, happé par un train, n’en finissait pas de m’injurier par des jappements plaintifs. Je suis distrait et, lorsqu’elle me saisit la main, je trouve à mes cotés la gamine du 10éme. « J’ai sauté dans le ciel » me dit-elle. C’est gênant, que vont dire les parents lorsqu’ils nous trouverons écrasés et ne sachant démêler des deux corps le vrai du faux. Je respecte trop la vérité pour me prêter à cette confusion des genres. Pour l’empêcher de me suivre, je lui crache des options morales et des insanités qui la dépouillent
de ses désirs. Affolée, égarée dans les doutes, l’image du ciel se déchire dans sa poitrine. La douleur des mots dévoilés dissèque sa résolution en un bloc de pierre friable, prêt à éclater et se détruire pour ne plus jamais rêver.
Enfin seul, j’attends que le temps et l’espace se plient pour offrir à mon corps la dalle de béton.
Commentaires
Je n'ose coucher mes maux sur ton attente donc je laisse tomber -
Mais un bon texte, peut-être le meilleur -
soubresaut ?
Douze étages, le temps de compter jusqu’à trois, peut-être quatre si tu parviens à te mettre en boule et qu’il y a suffisamment de vent pour freiner ta course. Quelle chute enchanteresse, peut-être le temps de voir ta vie défiler à une vitesse supersonique, cela doit faire un bruit mat quand se brise sur le sol, en même temps que les os, l’espoir de Valentin(e) soumis(e) jadis à la vindicte populaire, le choc de la rencontre avec l’asphalte donnera de toute façon au corps une position intenable de son vivant, il faudra rendre grâce à la chute d’avoir disposé ce vestige humain de manière artistique. Jambe à son cou ou par-dessus tête, il y a quelque chose d’infiniment touchant dans la dégringolade, sans doute l’explosion intérieure qui peine à rivaliser avec le jappement du chien plus loin, la gamine du 10e que guette en une fraction de seconde cette lucarne sur le monde, le temps de compter un étage de plus dans cette chute vertigineuse, le temps d’apercevoir de multiples clapiers d’où s’échappe comme autant de trous baiants toute cette misère merveilleusement humaine, la vieille, la gamine, le poupon, rétrospective d’un compte à rebours inéluctable, porcelaine en sursis, fragiles carcasses ambulantes et transitoires sans dessein ni but et soumises à un ultime regard sur le néant. Et paf ! en fait, tu t’endormais et avant que le sommeil ne t'engloutisses tu as fait un de ces sauts dans ton lit !! ça fait drôle hein ?
erratum*
"trous béants"
1 - Anthropométries
Le soir, ils avaient photographié le corps sous tous les angles avant que la nuit ne le recouvre d'un linceul d'oubli. Le fait divers était simple : une chute de plusieurs étages sur une dalle de béton. Pas de sang, ni de membres éclatés, la femme semblait dormir. Tout le monde était silencieux, sans doute pour ne pas la réveiller ? Suicide, accident ? Juste un texte calligraphié avec soin sur un papier blanc, trop blanc
"Il est minuit. Il fait faussement bon ....."
2 - Consignes au médecin-légiste
Il est important de souligner l'ordre dans lequel les os doivent être rangés. Il n'est d'identification que par la comptabilité et l'organisation de la carcasse. C'est une question de principe auquel toute personne sous-estimant la hauteur de ses sentiments doit se plier pour rentrer dans les boites prévues à cet effet.
très bonne idée de texte
ça m'a plu.
Mais c'est dommage que tu n'aies pas attendu la visite tant espérée de not' bon roi sur la dalle d'Argenteuil pour te lancer dans les airs. Tu serais passer à la postérité sans aucun doute.
Crac ! Splatch !
Crac ! Splatch ! Fait le corps en se fracassant sur le béton (armé qui plus est !)
Des bouts de cervelle ont giclé sur les godasses du passant qui passait…
Découvrant à ses pieds ce corps puzzle, qui n’est plus que l’ombre de lui-même, l’esquisse rouge d’un humain, le passant lève le nez au ciel, cherchant dans le ciel la raison de la chute de l’humain et… Crac ! Splatch il reçoit en pleine gueule la gamine du 10è …
« Quelle intéressante journée », se dit-il, avant de dégorger un flot de sang sans-gêne sur le trottoir…
to be continued...
La caractéristique d'un fait divers, c'est qu'il contient en lui même son début et sa fin, sa cause et sa conséquence. Il est un moment clôt par son contenu.
"Ce jour à 9h30, dans la rue Bichât,un touriste japonais de 79 ans est mort le crane fracassé par la chute d'une hauteur de 8 étages, d'un pot de géranium"
Sur "La structure du fait divers" cf. l'article de Roland Barthes dans "Essais critiques" 1962
Vsion cauchemardesque où l'horreur se mêle au talent de "conteur" et au cynisme débridé.
ça me fait penser aux Chants de Maldoror de Lautréamont, ce que tu écris. Tu connais?
la chute ou la fin ?
"La Chute" d'Albert Camus est la confession d'un homme qui a été le témoin d'un drame dans lequel il a choisi de ne pas intervenir. Juge et accusé, il fait seul son procès pour mieux juger les autres.
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